mercredi 15 mars 2017

Vénus



I

Source Wikipédia
Elle est simplement vêtue de sa texture d’albâtre, me dit dans sa tenue ce qu’il en est d’un corps et de sa beauté. Je l’admire ainsi posée sur son socle, immobile, le geste simple. La main pudique cache ce sein que d’autres ne voudront pas voir, par son geste signale sa féminité au visiteur de musée. On passe devant elle, on s’arrête, on se penche, on admire son hellenité. Quel coup de ciseau, bravo! L’innocence de la vertu, avez-vous remarqué ? Le guide explique, le touriste se nourrit, photographie, s’esbaudit. Tout de même ces grecs ! On discute art, on discute histoire de l’art, classicisme, références, on vante le génie de Polyclète. On discute canons, on discute modèle. On discute pierre, couleurs, toiles, lumière, contre-jour, grâce, on discute abstraction, modelé, modèle, expression d’un artiste, vision esthétique, habileté, originalité. On habille la belle d’ornements choisis, d’une technicité raffinée. On s’en met plein les yeux. La norme du dévêtu s’offre à nous sans choquer. On n’est jamais nu tant qu’on est habillé des conventions de notre âge.

II

Je te montre de moi l’usure des ans, son trajet écrit à même la peau, d’abord vierge de toute écriture développé riant et plein d’espoir dira-t-on – mais que sait l’enfant à naître de l’épaisseur du temps ? Ce corps lisse et potelé que mes parents ont rêvé a cheminé porté par leur regard, beau comme un dieu et peu à peu désenchanté quand la chair d’abord enthousiasmée butte contre l’acidité de la déconvenue. Une vie s’écrit bon an mal an entre sourire et tristesse, entre grisaille et couleur.

Je te montre de moi ce qu’il reste d’une certaine dignité sans fard avec ses plis et replis sur eux mêmes appuyés. Disgrâce, incongruité, murmures-tu parce que cette humanité-là ne s’affiche pas. A peine ose-t-on la signaler d’un mouvement discret, du menton par exemple. Tu as vu comme il a vieilli ? Vieilli. Quel vilain mot ! Oser ainsi afficher ce que l’homme contemporain fuit, l’incarnation d’une peur qu’on refoule. Dois-je m’exiler dans ces lieux reculés où l’on nous concentre, peintures pitoyables, témoins effrayants de votre futur. Je suis l’image que l’on cache, je suis le terme que l’on tait.

Dans ta moue à peine voilée, tu me montres l’aversion que je t’inspire : entre vie et mort ce non lieu où tu me repousses, mon âge médicalisé, prothèsé. Ma vie ainsi soutenue a perdu jusqu’à l’honneur d’être sage qu’on consulte. Tu me montres de moi ce que je ne suis plus, visage plein de vigueur, peau tendue vers son futur, confiant, désirable, autorisé à aimer, se montrer, se dénuder sur pellicule ou plage de sable, à s’exposer dans une écriture convenable.

III

Mais ce moi devient présentable n’est-ce-pas, quand il est mis en scène, en portrait, fixé sur papier glacé, de plain-pied, le regard riant ou perdu. Moi acteur, à mon corps défendant, d’une sénescence commentée, graphiquement admirée à travers le regard des Beaux Arts qui ont su si bien me déshabiller. Moi, senior au ventre qui bedonne, aux seins qui pendouillent jusqu’à rejoindre le nombril, aux mains, aux lèvres, au regard mis en gros plans pour le labeur des heures, je trouve grâce à tes yeux émerveillés. Le vieux se fait expression d’art, humanité dessinée, noblesse d’une sagesse peinte, filmée, enfermée, emprisonnée, encadrée, dévitalisée.

Mais ferme les yeux et suis moi. Un jardin aux allées de gravier, une fontaine avec sur son promontoire une Vénus sensuelle. Le bruit suave de l’eau. Autour, des bancs, des enfants qui jouent. Puis elle et moi assis. Ma main sur sa joue fripée, mes lèvres sur ses lèvres plissées, dans ce parc, notre amour ridé sur bancs publics. Mon dieu et devant des enfants! Nous voilà devenus la part obscure du désir : informes d’homme, innommables vieux.



Et tu me montres de moi la gêne que t’inspirent nos élans. Une tendresse chenue passe encore, mais se toucher, se caresser, faire ces choses empreintes de sexe, d’orgasmes, de halètements, à nos âges ! Tu nous a surpris, oui, comme si nous étions voleurs. Voleurs de désir. Car tu vois seulement la crudité d’un appel que notre chair flétrie ne peut sublimer, là où nous ne voyons qu’envie d’être l’un à l’autre attachés, libérés du décompte de nos heures.