jeudi 8 juin 2017

Nouveau monde

Là- bas vers l’orient
(Photo Xanthe- Sorbet (flickr) )
de nouveaux maîtres se lèvent.
Dans leur regard l’audace de la jeunesse,
demain leur fait de grandes promesses.

Ils campent sur leurs frontières face à face,
crient « nous sommes les nouveaux impétrants »
sur un océan qui n’a plus rien de pacifique,
refoulent vers l’ouest un monde qui s’incline.

Dans l’air, l’eau, sur la terre aussi,
des forces inconnues s’organisent
en troupes de cyclones, de raz de marais, de tsunami.
La menace vient des pôles, gonfle dans la fonte de leur glace.

Moi, à cheval sur les deux époques,
des guerres du passé je garde la trace ;
de l’aube nouvelle, je scrute la levée
au travers d’un regard à peine né.

Impuissant je me tais.
Je ne serai pas écouté, je sais.
Alors je contemple l’enfant et suis inquiet,
je me nourris de sa vitalité, et suis désespéré.

Son jour s’éclaire d’une lumière brisée
traversée d’infra rouge et d’ultra violet
soleil rasant la terre à toute vitesse,
ombres qui s’allongent, démesurées.

Lou je ne suis qu’un témoin désarmé
un grand-père sans sagesse
touché par ton innocente hardiesse.

Ton rire fuse par dessus mes années
et je vis par procuration, craintif et confiant
porté par la force de ton optimisme naissant.

Dans le silence et la fraîcheur de mon âge,
tout prés d’une fin dont j’aperçois la nuit,
grâce à toi, j’ai l’affront d’espérer.













lundi 24 avril 2017

On a piraté le bleu



http://lapiotefee.vefblog.net/17.html
On a piraté le bleu. Une rose, une langue bleues. Une rose est rouge ou malade, malade de la maladie bleue. Elle se porte mal, trop mal dans la couleur du ciel. Et puis la langue est rouge comme le sang parce qu’elle vit. Bleuie elle s’altère, défraîchit, appelle le soin.

Qui a détourné le sang, qui se moque du rouge. Qui est ce virus qui infiltre la fleur et la langue. Qui a mis la main sur la couleur, se promène dans nos media en bleu marine quand le mistral assombrit la méditerranée quand se mélangent le rouge et l’azur dans une eau qui n’a jamais demandé cela. Qui sillonne ce pays en escorte bleue de Prusse.

Je voudrais qu’on réserve le bleu pour le ciel ou la mer, ce serait très bien pour nos artères, ce serait très bien parce qu’on sait où ça nous mène le sang bleu avec des frissons dans le dos et pas seulement, avec un drôle de goût sur la langue qui n’a rien d’un pigment, avec d’étranges chansons et des bruits de bottes dans la roseraie.

mercredi 15 mars 2017

Vénus



I

Source Wikipédia
Elle est simplement vêtue de sa texture d’albâtre, me dit dans sa tenue ce qu’il en est d’un corps et de sa beauté. Je l’admire ainsi posée sur son socle, immobile, le geste simple. La main pudique cache ce sein que d’autres ne voudront pas voir, par son geste signale sa féminité au visiteur de musée. On passe devant elle, on s’arrête, on se penche, on admire son hellenité. Quel coup de ciseau, bravo! L’innocence de la vertu, avez-vous remarqué ? Le guide explique, le touriste se nourrit, photographie, s’esbaudit. Tout de même ces grecs ! On discute art, on discute histoire de l’art, classicisme, références, on vante le génie de Polyclète. On discute canons, on discute modèle. On discute pierre, couleurs, toiles, lumière, contre-jour, grâce, on discute abstraction, modelé, modèle, expression d’un artiste, vision esthétique, habileté, originalité. On habille la belle d’ornements choisis, d’une technicité raffinée. On s’en met plein les yeux. La norme du dévêtu s’offre à nous sans choquer. On n’est jamais nu tant qu’on est habillé des conventions de notre âge.

II

Je te montre de moi l’usure des ans, son trajet écrit à même la peau, d’abord vierge de toute écriture développé riant et plein d’espoir dira-t-on – mais que sait l’enfant à naître de l’épaisseur du temps ? Ce corps lisse et potelé que mes parents ont rêvé a cheminé porté par leur regard, beau comme un dieu et peu à peu désenchanté quand la chair d’abord enthousiasmée butte contre l’acidité de la déconvenue. Une vie s’écrit bon an mal an entre sourire et tristesse, entre grisaille et couleur.

Je te montre de moi ce qu’il reste d’une certaine dignité sans fard avec ses plis et replis sur eux mêmes appuyés. Disgrâce, incongruité, murmures-tu parce que cette humanité-là ne s’affiche pas. A peine ose-t-on la signaler d’un mouvement discret, du menton par exemple. Tu as vu comme il a vieilli ? Vieilli. Quel vilain mot ! Oser ainsi afficher ce que l’homme contemporain fuit, l’incarnation d’une peur qu’on refoule. Dois-je m’exiler dans ces lieux reculés où l’on nous concentre, peintures pitoyables, témoins effrayants de votre futur. Je suis l’image que l’on cache, je suis le terme que l’on tait.

Dans ta moue à peine voilée, tu me montres l’aversion que je t’inspire : entre vie et mort ce non lieu où tu me repousses, mon âge médicalisé, prothèsé. Ma vie ainsi soutenue a perdu jusqu’à l’honneur d’être sage qu’on consulte. Tu me montres de moi ce que je ne suis plus, visage plein de vigueur, peau tendue vers son futur, confiant, désirable, autorisé à aimer, se montrer, se dénuder sur pellicule ou plage de sable, à s’exposer dans une écriture convenable.

III

Mais ce moi devient présentable n’est-ce-pas, quand il est mis en scène, en portrait, fixé sur papier glacé, de plain-pied, le regard riant ou perdu. Moi acteur, à mon corps défendant, d’une sénescence commentée, graphiquement admirée à travers le regard des Beaux Arts qui ont su si bien me déshabiller. Moi, senior au ventre qui bedonne, aux seins qui pendouillent jusqu’à rejoindre le nombril, aux mains, aux lèvres, au regard mis en gros plans pour le labeur des heures, je trouve grâce à tes yeux émerveillés. Le vieux se fait expression d’art, humanité dessinée, noblesse d’une sagesse peinte, filmée, enfermée, emprisonnée, encadrée, dévitalisée.

Mais ferme les yeux et suis moi. Un jardin aux allées de gravier, une fontaine avec sur son promontoire une Vénus sensuelle. Le bruit suave de l’eau. Autour, des bancs, des enfants qui jouent. Puis elle et moi assis. Ma main sur sa joue fripée, mes lèvres sur ses lèvres plissées, dans ce parc, notre amour ridé sur bancs publics. Mon dieu et devant des enfants! Nous voilà devenus la part obscure du désir : informes d’homme, innommables vieux.



Et tu me montres de moi la gêne que t’inspirent nos élans. Une tendresse chenue passe encore, mais se toucher, se caresser, faire ces choses empreintes de sexe, d’orgasmes, de halètements, à nos âges ! Tu nous a surpris, oui, comme si nous étions voleurs. Voleurs de désir. Car tu vois seulement la crudité d’un appel que notre chair flétrie ne peut sublimer, là où nous ne voyons qu’envie d’être l’un à l’autre attachés, libérés du décompte de nos heures.

dimanche 12 mars 2017

Duel

Il fait beau. Je respire à pleins poumons la fraîcheur d'un jour nouveau né. Il est tôt. Il est ce point d'orgue où la nuit touche le jour. Vous savez, cet instant de trêve où l'on achève son rêve, où le noctambule rencontre l'insomniaque, où la ville abandonne sa tenue de fête et n'a pas encore revêtu ses habits diurnes. Elle est nue. J'aime la surprendre quand elle est sans fard. C'est un moment précieux et si fugitif. Alors je l'enferme délicatement dans l'album de mes souvenirs.

Je marche les mains dans les poches. Je suis américain, français, canadien ou maghrébin ou brésilien. Peu importe. Quand on marche, on met les mains dans les poches, machinalement, parce qu'on a tous des mains. On dévore des yeux ce qu'on aime parce qu'on a tous des yeux et qu'on aime tous quelqu'un ou quelque chose, une aube, un souvenir, une mère, un père. On aime la brise légère qui passe son souffle dans nos cheveux, parce qu'on a tous des cheveux qu'ils soient blonds ou noirs, crépus ou plats, abondants ou rares. On aime sa famille parce qu'on est frère, sœur, ami, femme de quelqu'un qui est comme soi, je veux dire avec deux pieds qui nous soutiennent, un cœur qui bat, parce qu'on est homme, homme de la ville sûrement, de la campagne plus rarement, homme du nord au sud, homme respectable me semble-t-il, semblable à des millions d'autres qui se lèvent en ce moment, se penchent à leur fenêtre, se mettent sur leur balcon ou dans la rue, sur un chemin, aspirent l'air avec plénitude, également, pareillement. J'aime l'odeur du goudron mouillé après le passage des éboueurs, j'aime le cris des martinets dans le ciel lavé des excès nocturnes. je me ballade le nez en l'air, l'oreille aux aguets, j'hume l'odeur du pain chaud, j'écoute les premiers moteurs encore endormis, je souris aux passants qui passent sans me voir avec sur la joue et dans les yeux la marque du sommeil. Tout à l'heure je préparerai le café pour ma petite chérie et quelques tartines. On déjeunera au lit comme deux jeunes mariés. Je suis heureux, enfin presque je suis chômeur et ça me gâte la vie. Je fais un peu de black, faut bien vivre et ma chérie fait des ménages. Les gens du dehors ne nous aiment pas trop. InshAllah.

Je roule dans la rue au volant de ma voiture. J'ai mis ma tenue de policier sur la peau, avec à la ceinture une arme qui me rassure. Je patrouille et j'ai un peu la trouille, je surveille un quartier de New York, de Paris ou de Londres, de Bombay ou de … peu importe. Un de ces quartiers qu'un policier n'aime pas fréquenter avec des ombres plus sombres qu'ailleurs, des mains et des corps pas tout à fait blancs, vous voyez ? Je ne suis pas tranquille. Je suis impatient. Dans une heure ou deux je rentre au commissariat et je poserai mes habits bleus. Je vois déjà ma femme et mes enfants qui déjeunent. Je les embrasse. Ils sont heureux de me voir. Alors pas de bavures hein, tout se passera bien, il le faut. Je suis un policier comme les autres que certains détestent, un policier plus exposé dans ce quartier avec des gens armés peut être et que je n'aime pas, c'est comme ça. Je dois assurer la sécurité de mes semblables mais eux, sont-ils mes semblables ? Ils sont des personnes à risques. Mon métier est de les contrôler. Il sont voleurs, dealers ou tueurs en puissance, en pleine puissance, ils ne sont pas contents de me voir. Celui là marche les mains dans ses poches, que cache-t-il, sur quoi ses mains se referment elles à l'intérieur ? Il est armé, c'est sûr, à cette heure il rentre chez lui, peut-être a-t-il rendez vous ? Il doit être dealer ou bien ... il a la tête de l'emploi comme moi, son costume le dénonce, mais moi je le quitterai dans une heure ou deux, lui a la noirceur dans l'âme. Potentiellement dangereux, il est potentiellement dangereux. 

Il faudrait que je le contrôle mais dans une heure ou deux… ma femme me sourit, mes enfants sont déjà éveillés, j'ai trente sept ans et je veux vivre heureux, je mesure 1m 90, je suis en forme, quand j'aurai dormi un peu, je ferai mon footing dans le parc de mon quartier… avec mon pistolet sous mon jogging parce qu'on ne sait jamais… pour l'instant je suis ici et j'observe un suspect au volant de ma voiture de police.

Il me suit, il va m'arrêter, me demander mes papiers, je devrais peut être lever les mains, écarter mes jambes, il me fouillera pour s'assurer que je ne suis pas armé. Avec ma gueule de métèque, dans une cité pleine de métèques et à cette heure ci, entre chiens et loups… je suis le chien, errant. Je ne suis plus tranquille et le jour naissant prend des airs menaçants. Il m'arrêtera nécessairement. Il est policier et je suis suspect… il a peur, peur de moi et moi de lui… il est sur le qui vive et moi aussi… il a une arme et j'ai les mains dans mes poches. L'air se trouble. Dans ma tête ou dans la sienne un film, un western, un duel au revolver, le shérif et le vaurien. J'ai vu ça quand j'étais gamin, ça me plaisait bien. Là, maintenant c'est différent. Deux hommes face à face comme ce matin, dans la rue, se regardent les yeux dans les yeux, la main sur la gâchette, l'un d'eux tire plus vite que l'autre, le shérif bien entendu, l'autre s'écroule, c'est bien fait pour lui. Le Bien triomphe toujours du Mal. 

Ce matin dans cette ville, un policier est passé, il a longé un trottoir, dévisagé un homme qui marchait les mains dans les poches. Ils avaient très peur l'un de l'autre. Mais ce matin le policier ne s'est pas arrêté et l'homme sur le trottoir n'a pas enlevé les mains de ses poches.

mardi 11 octobre 2016

Nos mémoires dilatées














Photo de Pip Jaramillo


Nos pieds sur le trottoir claquent et comptent les pas.
Au dessus nos compteurs, chrono-maîtres insomniaques, défalquent nos heures
du crédit de nos vies. 
Sans heurts.

Et nos mains serrées l’une dans l’autre se soutiennent et se souviennent.

Silence.
Silence des hommes.
D’ailleurs il n’y a personne ;
que le vent du Nord vers le sud
et nos talons qui frappent le béton
au rythme de nos saisons.

Je t’aime.
Mais je me tais.
Nous avançons bien droits, nos yeux rivés sur ce point utopié.
Tu sais, ce rêve qui battait dans nos confidences nocturnes,
sans que rien ne nous insurge.

Hier ;
quand nos étreintes se moquaient des années,
discrètement se prenaient pour l’éternité.

Demain nous serons là-bas,
sur ce trait de lumière qui danse sous nos cieux.

Heureux et fiers,
si fiers,
indemnes,
oui, parce que nous aurons duré sans accroc,
sans age,
sans accrochage,
sages images,
lissés,
lavés de toute aspérité.

Toi, ma chérie brune aux yeux trempés d’émeraude
et moi riche de tes caresses de l’aube à l’aube.

C’est écrit dans nos nuits,
c’est écrit dans nos vies,
et forts de nos certitudes
sans efforts,
nous cheminons dans nos habitudes ;
bouche contre bouche,
goulus,
nos espoirs scellés dans un baiser ;
c’est écrit dans notre monde,
ce territoire de nos corps partagés.

Du temps où notre hier était encore projet
et notre présent,
présence sans incidence,
sans consistance,
sans insistance.

Nous, jeunes aimants passés de l’or de notre jeunesse,
à l’âge de l’or dans nos noces,
de l’ivresse des grands espaces sous nos yeux qui les embrassent,
à l’angoisse d’une géographie trop étroite pour nos mémoires dilatées.